L'importance de conserver les récits africains dans les langues locales
Beaucoup de langues africaines sont menacées. Pourquoi raconter des histoires en fon, en yoruba, en wolof ou en swahili compte pour l'identité, l'apprentissage et la créativité — et comment les faire vivre.
« Quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. »
Cette phrase célèbre est attribuée à Amadou Hampâté Bâ, écrivain et ethnologue malien, qui s'est exprimé à l'UNESCO dans les années 1960 sur l'importance de la tradition orale. Il voulait dire que, dans les sociétés africaines, une grande partie du savoir — histoire, médecine, droit, poésie, généalogie, proverbes — vivait dans la mémoire et la voix des gens, et non dans les livres.
Beaucoup de ces récits se racontent dans des langues locales : fon, yoruba, bambara, wolof, haoussa, igbo, zoulou, swahili, lingala et des centaines d'autres. Quand une langue s'efface, les histoires qu'elle porte s'effacent souvent avec elle.
Pourquoi est-il important de conserver les récits africains dans les langues locales — et que peuvent faire les familles, les écoles, les écrivains et les technologues pour les faire vivre ?
L'Afrique, un continent de langues
L'Afrique abrite plus de 2 000 langues — environ un tiers de toutes les langues parlées sur Terre. Le Bénin compte à lui seul une cinquantaine de langues nationales.
Mais beaucoup sont sous pression. L'Atlas des langues en danger dans le monde de l'UNESCO classe de nombreuses langues africaines comme vulnérables ou en danger. À l'échelle mondiale, l'UNESCO avertit qu'au moins 40 % des quelque 7 000 langues du monde risquent de disparaître.
Pourquoi ? L'urbanisation, la scolarisation dans des langues étrangères, des médias dominés par l'anglais et le français, et des familles qui choisissent de parler à leurs enfants des langues jugées « utiles ».
Données : En danger ~40 % · Non considérées comme en danger ~60 %
Pourquoi les langues locales comptent pour les récits
Les proverbes, les blagues, les chansons, les noms et les jeux de mots perdent souvent leur sens à la traduction. Un proverbe fon peut porter un rythme, des tons et un double sens qui disparaissent en français.
- Certaines choses ne se traduisent pas
Les langues contiennent des façons de voir le monde : comment on compte le temps, comment on décrit les liens familiaux, comment on comprend la nature ou comment on parle de spiritualité.
- La langue porte une vision du monde
Les enfants qui entendent des histoires dans leur langue apprennent que leur culture a de la valeur. Les enfants qui n'entendent que des histoires étrangères risquent de penser que leur propre culture compte moins.
- L'identité et la fierté
Les recherches de l'UNESCO montrent que les enfants apprennent mieux — en particulier à lire — lorsqu'ils sont d'abord instruits dans une langue qu'ils comprennent. L'éducation multilingue fondée sur la langue maternelle aide les enfants à apprendre leur langue familiale, puis d'autres langues.
- Un meilleur apprentissage
Les grands-parents qui ne parlent que des langues locales ne peuvent partager leurs histoires avec leurs petits-enfants que si ceux-ci les comprennent.
- Le lien entre les générations
Pause humour : une grand-mère a raconté à son petit-fils une longue histoire en fon. À la fin, il lui a demandé : « Mémé, tu peux la dire en français ? » Elle a répondu : « Je peux, mais alors la tortue ne sera plus drôle. » Certaines blagues n'ont pas de passeport.
L'écrivain qui a changé de langue
L'écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong'o est devenu célèbre en écrivant des romans en anglais, comme « Weep Not, Child » et « A Grain of Wheat ». Puis, à la fin des années 1970, il a pris une décision audacieuse : écrire ses œuvres de création en gikuyu, sa langue maternelle.
Dans son livre influent « Décoloniser l'esprit » (Decolonising the Mind, 1986), il soutenait que la langue est au cœur de la culture et de l'identité, et que les écrivains africains devraient écrire dans des langues africaines.
« La langue porte la culture, et la culture porte, notamment à travers l'oralité et la littérature, l'ensemble des valeurs à travers lesquelles nous en venons à nous percevoir nous-mêmes et à percevoir notre place dans le monde. » — Ngũgĩ wa Thiong'o, Décoloniser l'esprit
Son choix a lancé un débat qui se poursuit aujourd'hui : les écrivains africains doivent-ils écrire dans des langues africaines, dans des langues européennes, ou dans les deux ? Beaucoup font les deux — et les projets de traduction aident les histoires à voyager.
Des projets qui font vivre les récits
À travers l'Afrique, de nombreuses initiatives soutiennent le récit en langues locales :
- African Storybook : une bibliothèque numérique de milliers d'albums illustrés gratuits dans de nombreuses langues africaines, que les enseignants et les parents peuvent lire, traduire et imprimer.
- Le numéro « Traduction » de Jalada : en 2016, le collectif d'écrivains africains Jalada a publié une nouvelle de Ngũgĩ wa Thiong'o traduite dans des dizaines de langues, dont beaucoup de langues africaines — l'une des nouvelles africaines les plus traduites.
- Les radios communautaires : des émissions de contes en langues locales.
- Les éditeurs : de petites maisons d'édition qui publient des livres pour enfants en langues locales.
- Les créateurs numériques : des youtubeurs, podcasteurs et tiktokeurs qui racontent des histoires, des blagues et l'histoire en langues locales.
Des récits dans les langues du Bénin
Le Bénin possède de riches traditions orales :
- Des contes d'animaux comme la tortue, le lièvre et l'araignée, pleins de ruses astucieuses et de leçons.
- Les histoires royales du Dahomey, racontées par les griots et les historiens de la cour.
- Des récits vodun sur les divinités et les ancêtres.
- Des proverbes utilisés dans la conversation quotidienne et lors des cérémonies.
- Des chants pour le travail, les fêtes et le deuil.
Des éducateurs et des organisations culturelles béninois s'efforcent de publier, d'enregistrer et d'enseigner ces récits en fon, en yoruba, en goun, en bariba, en dendi et dans d'autres langues. Les jeux et jouets éducatifs peuvent aussi porter des histoires — par exemple, des créateurs qui conçoivent des jeux culturels pour enfants. Voir À quoi ressemble l'apprentissage pratique : Glim Education et le pouvoir du jeu.
Données : Fon (et langues gbe apparentées) — groupe le plus important · Yoruba (nagot) · Adja · Bariba · Dendi · Autres
Ce que les familles peuvent faire
- Parlez votre langue à la maison. Les enfants peuvent apprendre plusieurs langues. Parler votre langue maternelle ne les empêche pas d'apprendre le français ou l'anglais.
- Racontez des histoires au coucher ou pendant les repas.
- Enregistrez sur votre téléphone les grands-parents qui racontent des histoires, des proverbes et l'histoire de la famille.
- Chantez ensemble des chants traditionnels.
- Valorisez votre langue — ne la traitez pas comme « moins moderne ».
Ce que les écoles peuvent faire
- Utiliser les langues locales dans les premières années pour aider les enfants à apprendre à lire.
- Inviter des aînés à raconter des histoires en classe.
- Organiser des concours de contes en langues locales.
- Créer des livres de classe rassemblant des histoires locales.
- Enseigner des proverbes et en discuter le sens.
Voir Les compétences que les élèves acquièrent en s'enseignant mutuellement — l'enseignement entre pairs en langues locales peut aussi aider.
Ce que les écrivains, les artistes et les créateurs peuvent faire
- Écrire des poèmes, des histoires, des chansons et des scénarios en langues locales.
- Publier des livres bilingues (langue locale + français ou anglais).
- Créer des bandes dessinées, des dessins animés et des animations en langues locales. Voir Comment les illustrateurs rendent l'histoire accessible aux jeunes lecteurs.
- Réaliser des podcasts, des feuilletons radiophoniques et des récits vidéo.
- Collaborer avec des traducteurs pour faire circuler les histoires d'une langue à l'autre.
Ce que la technologie peut faire
La technologie peut aider — si les langues africaines y ont leur place :
- Des claviers et des polices pour les caractères spéciaux (tons, lettres comme ɛ, ɔ, ɖ utilisées en fon).
- Des plateformes d'enregistrement vocal et de podcasts.
- Des outils de traduction automatique et de traitement de la parole pour les langues africaines (des projets comme Masakhane y travaillent).
- Des archives numériques de l'histoire orale.
Voir Comment l'IA transforme l'Afrique pour en savoir plus sur les technologies en langues africaines.
Répondre aux inquiétudes courantes
« Parler une langue locale ne va-t-il pas nuire au français ou à l'anglais de mon enfant ? » Les recherches montrent généralement qu'une bonne maîtrise de la première langue aide les enfants à apprendre d'autres langues. Les enfants bilingues et plurilingues développent souvent de solides capacités de réflexion.
« Les langues locales ne servent à rien pour trouver un emploi. » Beaucoup de métiers — dans la santé, les médias, la vente, la politique, l'enseignement, le service client — exigent des compétences en langues locales. Et les connaissances culturelles ont de la valeur dans les industries créatives.
« Personne ne lit en langues locales. » En partie parce qu'il existe peu de livres. Plus de livres, d'applications et de médias en langues locales créeront plus de lecteurs.
Un projet familial illustratif
Prenons une famille fictive d'Abomey (exemple d'illustration). Les enfants parlent surtout français à l'école et sur leur téléphone. Leur grand-père parle principalement fon et connaît des dizaines d'histoires.
Pendant des vacances, la fille aînée enregistre son grand-père en train de raconter dix histoires sur son téléphone. Elle les transcrit en fon avec l'aide de sa tante, ajoute des traductions en français et dessine des images simples. Elle imprime un petit livret pour la famille et partage les fichiers audio dans le groupe WhatsApp familial.
Les cousins de Cotonou, de Lomé et de Paris commencent à les écouter. Certains apprennent les histoires par cœur. Le grand-père devient la vedette de la famille. Un petit projet a transformé un souvenir privé en un trésor partagé.
Les proverbes : de petites histoires au grand sens
Les proverbes comptent parmi les récits les plus riches de toute langue — des histoires entières condensées en une phrase. Dans beaucoup de cultures africaines, bien manier les proverbes est un signe de sagesse et d'éloquence.
Quelques exemples souvent partagés en Afrique de l'Ouest :
- « Aussi longue que soit la nuit, le jour finira par se lever. » (Patience et espoir.)
- « Une seule main ne peut pas attacher un fagot. » (Coopération.)
- « L'enfant qui n'est pas embrassé par le village le brûlera pour en sentir la chaleur. » (Appartenance et bienveillance.)
Recueillir des proverbes en langues locales, avec leur signification et les occasions où on les emploie, est un projet simple et précieux pour les familles, les écoles et les groupes culturels.
Garder la bibliothèque ouverte
Amadou Hampâté Bâ avertissait que des bibliothèques brûlent quand les aînés meurent. Mais les bibliothèques peuvent aussi être copiées, partagées et enrichies — si nous agissons. Chaque histoire racontée dans une langue locale, enregistrée sur un téléphone, imprimée dans un livre ou chantée dans une classe garde la bibliothèque ouverte un peu plus longtemps.
Alors ce soir, demandez une histoire à un aîné. Dans sa langue.
Poursuivez votre lecture : Le rôle des langues locales dans la communication en santé, Quelles histoires les enfants africains devraient-ils entendre en grandissant ?, et notre rubrique Art & Culture.
Questions fréquentes
Combien de langues sont parlées en Afrique ?
Plus de 2 000 — environ un tiers des langues du monde.
Qui a dit « Quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle » ?
La phrase est attribuée à l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, qui s'est exprimé sur la tradition orale à l'UNESCO dans les années 1960.
Apprendre une langue locale nuit-il à la scolarité des enfants ?
Les recherches montrent généralement qu'apprendre d'abord dans une langue familière aide les enfants à apprendre à lire, puis à maîtriser d'autres langues.
