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Art & Culture

Comment la musique change la façon dont on se souvient d'un lieu

Pourquoi une seule chanson vous ramène-t-elle directement dans une rue, une ville ou un été ? La science de la musique et de la mémoire, et comment la musique africaine façonne notre souvenir des lieux.

Par la rédaction d’AfrikyfEnviron 12 minutes

Vous êtes dans un taxi à Paris, à Montréal ou à Johannesburg. La radio du chauffeur passe une vieille chanson — une rumba de Kinshasa, un highlife d'Accra, un morceau funk du Cotonou des années 1970. Soudain, vous n'êtes plus dans le taxi. Vous êtes de retour dans la cour de votre grand-mère, à un mariage dans votre quartier, ou en train de danser à une fête de rue à 15 ans.

L'odeur du poisson grillé. Le bruit des klaxons des motos. Les visages des amis. Tout cela, en trois secondes.

La musique a un étrange pouvoir : elle peut nous transporter vers des lieux — et des époques — que nous pensions avoir oubliés.

Comment la musique façonne-t-elle notre souvenir des lieux, et pourquoi la musique africaine est-elle si puissante pour garder la mémoire des villes, des villages et des communautés ?

La science : pourquoi la musique réveille les souvenirs

Psychologues et neuroscientifiques étudient ce phénomène depuis des années.

  • Les souvenirs autobiographiques évoqués par la musique : les recherches du neuroscientifique Petr Janata (université de Californie à Davis) ont montré que la musique familière active une région du cerveau (le cortex préfrontal médian) liée à la mémoire et à l'identité. La musique peut réveiller des souvenirs personnels très vivants, souvent chargés d'émotions fortes.
  • Le « pic de réminiscence » : on se souvient généralement le mieux de la musique de son adolescence et de ses premières années d'adulte. Ces chansons deviennent souvent la bande originale de notre vie.
  • L'émotion : la musique suscite des émotions, et les événements chargés d'émotion se mémorisent mieux.
  • La musique et la démence : des études et des programmes de soins montrent que les personnes atteintes de démence peuvent souvent se souvenir de chansons, et même de leurs paroles, longtemps après que d'autres souvenirs se sont effacés.
Le « pic de réminiscence » musical (forme illustrative)

Pause humour : chaque famille a un oncle qui dit : « La musique d'aujourd'hui, c'est juste du bruit. » Puis une chanson de 1978 passe, et le même oncle danse comme s'il avait de nouveau 19 ans, chante toutes les paroles, avec des genoux apparemment inconscients de leur âge.

La musique, mémoire des villes

Certaines villes restent dans les mémoires à travers leur musique :

  • Kinshasa et Brazzaville : la rumba congolaise — inscrite par l'UNESCO au patrimoine culturel immatériel en 2021 — porte les souvenirs des dancings, de l'indépendance et de la vie urbaine.
  • Lagos : l'afrobeat, créé par Fela Kuti à la fin des années 1960 et dans les années 1970, a capté l'énergie, la politique et le chaos de la ville.
  • Accra et Kumasi : le highlife, associé aux fêtes et à la vie nocturne.
  • Johannesburg : le kwaito, puis l'amapiano, sons des townships et de la culture jeune.
  • Dakar : le mbalax, avec Youssou N'Dour.
  • Abidjan : le coupé-décalé et le zouglou.

Pour ceux qui y ont grandi — ou qui en sont partis —, ces sons sont la ville elle-même.

Le son d'or de Cotonou : l'Orchestre Poly-Rythmo

Au Bénin, un groupe capture comme aucun autre la mémoire du Cotonou des années 1970 : l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, fondé en 1968.

Le Poly-Rythmo mêlait les rythmes vodun au funk, à la soul, à l'afrobeat, au highlife et aux musiques latines. Le groupe a enregistré des centaines de chansons, joué dans les clubs et accompagné des chanteurs célèbres. Pour beaucoup de Béninois, sa musique est la bande originale de leur jeunesse, de l'optimisme des années d'indépendance et des sorties nocturnes à Cotonou.

Des décennies plus tard, des labels européens ont réédité ses disques, et le groupe a tourné à l'international, faisant découvrir à de nouveaux publics le son du Bénin des années 1970. Les fans de la première heure ont retrouvé leur jeunesse ; les plus jeunes ont découvert la ville de leurs parents.

« La musique est la sténographie de l'émotion. » — attribué à Léon Tolstoï

Angélique Kidjo : porter le Bénin dans le monde

La chanteuse béninoise Angélique Kidjo, née à Ouidah et élevée à Cotonou, a porté les sons et les langues du Bénin — le fon, le yoruba, le goun — sur les scènes du monde entier. Elle a remporté plusieurs Grammy Awards et collaboré avec des artistes de tous genres et de tous continents.

Pour les Béninois de la diaspora, écouter ses chansons peut être une façon de se sentir proche de chez soi. Pour les auditeurs d'ailleurs, sa musique est peut-être leur première « image » du Bénin. C'est la musique qui façonne la manière dont on se souvient d'un lieu — et dont on l'imagine.

Musique, migration et diaspora

Pour ceux qui partent — étudiants, travailleurs, réfugiés —, la musique devient une patrie portative. Une playlist peut faire revivre le bruit d'un marché, d'une église, d'une fête de rue ou de la cuisine d'une grand-mère.

Les communautés de la diaspora font souvent vivre les traditions musicales à l'étranger — parfois avec plus de soin qu'au pays. Et elles les mêlent à de nouvelles influences, créant de nouveaux sons. L'essor mondial de l'afrobeats doit beaucoup aux communautés de la diaspora à Londres, à Paris et à New York. Voir Comment les équipes créatives travaillent par-delà les frontières africaines.

Musique et cérémonies : une mémoire intégrée

Dans beaucoup de cultures africaines, la musique accompagne les moments clés de la vie :

  • Les naissances et les cérémonies de baptême.
  • Les mariages.
  • Les funérailles.
  • Les cérémonies religieuses — y compris les rituels vodun au Bénin, où les tambours et les chants relient les vivants et les ancêtres.
  • Les festivals et les fêtes nationales.

Parce que la musique est liée à ces événements importants, les chansons deviennent des repères de mémoire. Entendre un chant funèbre peut faire resurgir le souvenir d'un être cher ; un chant de mariage peut rappeler une fête de famille.

Comment la musique devient la mémoire d'un lieu

Note : Graphique conceptuel.

Quand les lieux changent, la musique se souvient

Les villes changent vite. Les quartiers sont reconstruits. Les marchés déménagent. Les clubs ferment. Les vieux bâtiments disparaissent. La musique peut préserver le souvenir de lieux qui n'existent plus.

En écoutant des enregistrements des années 1970 de Cotonou, de Lagos ou de Kinshasa, on peut presque entendre ces villes telles qu'elles étaient. La musique devient une sorte d'archive.

C'est pourquoi les efforts de préservation des anciens enregistrements comptent. Beaucoup d'enregistrements africains n'existent que sur des bandes et des vinyles fragiles dans des collections privées. Les projets de numérisation et d'archivage aident à faire vivre la mémoire musicale.

La musique dans l'espace public

La musique façonne aussi la façon dont nous vivons les lieux aujourd'hui :

  • L'appel à la prière, les cloches des églises ou les tambours vodun qui rythment le temps d'un quartier.
  • Les haut-parleurs des marchés.
  • La musique à plein volume qui s'échappe des boutiques et des taxis.
  • Les musiciens de rue et les fanfares.

Les urbanistes et les sociologues parlent du « paysage sonore » d'une ville. Il fait partie de l'identité d'un lieu — et de ce qui manque aux gens quand ils partent.

Comment utiliser la musique pour se souvenir des lieux et les partager

À titre individuel :

  • Créez une playlist pour votre ville natale ou pour une période marquante de votre vie.
  • Demandez aux aînés quelle musique ils écoutaient dans leur jeunesse — et écoutez-la ensemble.
  • Enregistrez les sons de votre quartier : marché, église, vie de la rue.

Pour les écoles :

  • Des projets d'histoire de la musique : à quoi ressemblait le son de votre ville en 1960, en 1980, en 2000 ?
  • Interroger parents et grands-parents sur leurs chansons préférées.
  • Relier la musique aux leçons d'histoire (chants de l'indépendance, chansons contestataires).

Pour les lieux culturels :

Une playlist familiale illustrative

Imaginez une famille de Porto-Novo (exemple fictif) qui crée une « playlist familiale » pendant les vacances. Le grand-père ajoute du Poly-Rythmo et de la rumba congolaise. La mère ajoute du zouglou des années 1990 et Angélique Kidjo. Les adolescents ajoutent de l'afrobeats et de l'amapiano. Le plus jeune ajoute une comptine apprise à l'école.

En écoutant, les histoires surgissent : la première danse du grand-père, les années de fac de la mère, le premier concert de l'adolescent. La playlist devient une carte de la vie de la famille — et de sa ville à travers les générations.

Musique, tourisme et identité urbaine

Les villes utilisent de plus en plus la musique pour attirer des visiteurs et construire leur identité. Pensez aux festivals, aux quartiers musicaux et aux salles de concert qui deviennent des symboles d'un lieu. Au Bénin, des événements comme les Vodun Days à Ouidah associent musique, spiritualité et performance, attirant des visiteurs de tout le pays et de l'étranger.

Quand la musique fait partie de l'identité d'une ville, elle peut soutenir des emplois pour les musiciens, les ingénieurs du son, les organisateurs d'événements, les restaurants et les hôtels. Elle aide aussi les jeunes à être fiers de l'endroit où ils vivent. Voir Pourquoi les lieux culturels ont besoin de jeunes visiteurs.

Protéger la mémoire musicale

Beaucoup d'enregistrements de musique africaine des années 1950 aux années 1980 ont été réalisés sur vinyle et sur bande. Certains sont perdus ; d'autres survivent dans des collections privées, souvent en mauvais état. Des collectionneurs et des labels ont réédité de nombreux classiques, mais une grande partie reste à numériser.

Comment protéger la mémoire musicale :

  • Numériser les anciens enregistrements familiaux (avec soin et autorisation).
  • Soutenir les archives et les bibliothèques qui collectent la musique locale.
  • Interroger les musiciens âgés sur leur carrière.
  • Citer et rémunérer les artistes et leurs familles lorsque de la musique ancienne est réutilisée.

Chaque enregistrement sauvé est un morceau sauvé de l'histoire d'un lieu.

La bande originale de chez soi

La musique ne se contente pas de décorer nos souvenirs. Elle les organise. Elle relie des lieux, des personnes et des époques d'une manière que les mots seuls ne peuvent pas. Pour l'Afrique — un continent d'une richesse musicale extraordinaire —, la musique est l'un des moyens les plus puissants de se souvenir d'où l'on vient.

Alors, la prochaine fois qu'une chanson vous ramènera dans une rue que vous n'avez pas vue depuis des années, laissez-vous faire. Vous n'êtes pas seulement en train d'écouter. Vous êtes en train de vous souvenir.

Poursuivez votre lecture : Les artistes qui racontent le Bénin d'aujourd'hui, L'importance de conserver les récits africains dans les langues locales, et notre rubrique Art & Culture.

Questions fréquentes

Pourquoi la musique fait-elle revenir des souvenirs ?

La musique familière active des régions du cerveau liées à la mémoire et aux émotions, réveillant des souvenirs personnels très vivants — surtout pour les chansons entendues pendant l'adolescence et au début de l'âge adulte.

Qu'est-ce que l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou ?

Un célèbre groupe béninois fondé en 1968, qui mêlait les rythmes vodun au funk, à la soul et à l'afrobeat, et qui est devenu la bande originale du Cotonou des années 1970.

La rumba congolaise est-elle reconnue par l'UNESCO ?

Oui. La rumba congolaise a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO en 2021.